Une nouvelle étude menée par l'Université de Liège révèle pour la première fois l'existence d'une communication acoustique dans les relations de symbiose entre les poissons nettoyeurs et leurs clients. Cette découverte apporte une perspective inédite sur les interactions complexes au sein des écosystèmes marins.
L
a symbiose entre les poissons nettoyeurs et leurs clients est bien connue des éthologistes. Les poissons nettoyeurs se nourrissent des ectoparasites présents sur les corps des poissons clients, bénéficiant ainsi d'une source de nourriture, tandis que les clients profitent d'un nettoyage crucial pour leur hygiène. Cependant, cette relation est parfois entachée par des comportements de "tricherie" où les nettoyeurs consomment des tissus et du mucus des clients au lieu des parasites ce qui amène de la part du client différentes mesures de répression et de punition, avec à la clef une modification du comportement du poisson nettoyeur qui garde en mémoire les échanges avec les différents clients.
Alors que la compréhension des types d’échange est souvent utilisée comme modèle d’interaction dans la compréhension de relations commerciales, les études s’y rapportant sont basées uniquement sur l’observation des attitudes comportementales des protagonistes. Cependant, l'étude menée par des chercheurs du Laboratoire de morphologie fonctionnelle et évolutive vient de démontrer que cette interaction symbiotique est en plus médiée par la communication acoustique. "Les poissons Holocentridae, que l'on appelle aussi les poissons-écureuils et qui habitent les récifs coralliens dans les régions tropicales et subtropicales des océans Atlantique, Indien et Pacifique, en particulier, produisent des sons spécifiques pour indiquer la fin de l'interaction ou pour refuser la participation à cette interaction, explique Marine Banse, chercheuse à l'ULiège et première auteure de l'article. Ces sons sont souvent accompagnés de mouvements de secousse du corps ou de poursuites des poissons nettoyeurs."
© Université de Liège / M.Banse
Oscillogrammes montrant un événement acoustique produit par Myripristis kuntee lors d'une interaction agonistique avec un poisson nettoyeur Labroides (A). Les différents panneaux fournissent des informations sur la manière dont les différentes caractéristiques temporelles ont été mesurées : la durée de l'événement, le nombre de sons (S) composant l'événement, le rythme, la durée du son, le nombre de pulsations (P) dans le son, les périodes de pulsation, la durée de la dernière pulsation. Dans cet exemple, l'événement acoustique est composé de 6 sons (S1-S6). Notez que les sons peuvent être constitués d'une seule pulsation (comme observé en S1, S4, S5 et S6) ou de plusieurs pulsations (comme observé en S2 et S3), ces dernières étant essentiellement des répétitions d'une pulsation unique. L'agrandissement de S1 en (B) illustre un son composé d'une seule pulsation, tandis que l'agrandissement de S2 en (C) montre un son composé de plusieurs pulsations.
De manière surprenante, les sons produits par les Holocentridae dans ce cadre symbiotique ne sont pas stéréotypés. Contrairement à d'autres espèces de poissons où les sons varient distinctement selon le contexte comportemental, les Holocentridae produisent une variété de sons indépendamment du comportement ou de l'espèce. "Les événements acoustiques peuvent inclure des sons uniques ou multiples, avec des pulses courts, longs ou variables, reprend Eric Parmetier, directeur du Laboratoire. Cette variabilité remet en question le postulat de la stéréotypie sonore en fonction du contexte comportemental chez les poissons. Cependant, des études supplémentaires sont à faire car le type de son pourrait aussi être lié à la sévérité de la punition du client, chose que Marine ne pouvait déterminer sur la seule base des observations de terrain".
Ces résultats s'intègrent dans la thèse de Marine Banse qui s'intéresse aux patterns évolutifs de la communication acoustique des Holocentridae. Utilisant une approche multidisciplinaire combinant l'acoustique, l'éthologie, la morphologie et la phylogénie, cette recherche vise à évaluer et clarifier les différents types de sons produits par les Holocentridae et à établir un scénario évolutif de leur communication acoustique. "Grâce à cette étude, nous avons eu l'opportunité d'enregistrer des vidéos et de sons dans le milieu naturel de ces poissons, révélant la diversité et la non-stéréotypie des sons produits durant les interactions symbiotiques, se réjouit la jeune chercheuse.
Cette étude marque une avancée majeure dans la compréhension des interactions symbiotiques marines. La découverte de la communication acoustique entre les poissons nettoyeurs et leurs clients ouvre de nouvelles perspectives pour les recherches futures sur les mécanismes de défense et de communication dans le règne animal. Ces résultats innovants devraient inciter davantage d'études sur la communication acoustique chez d'autres espèces marines, enrichissant notre compréhension des dynamiques écosystémiques sous-marines.
Référence scientifique
Banse M., Lecchini D., Sabbe J., Hanssen N., Donaldson T., Iwankow G., Lagant, A., Parmentier E., Production of sounds by squirrelfish during symbiotic relationships with cleaner wrasses, Scientific Reports. 10.1038/s41598-024-61990-8
Vos contacts à l'ULiège
Marine Banse
Eric Parmentier