Une publication dans The Royal Society

Une première : un requin identifié comme producteur volontaire de sons sous-marins



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Vue dorsale de la mandibule de Mustelus lenticulatus montrant la disposition des dents plates et pavimenteuses qui recouvrent la mâchoire. L’agrandissement à droite indique que ces dents présentent en plus une serration. C’est le frottement des dents des mâchoires supérieures contre celles des mâchoires inférieures qui serait à l’origine de la production de sons. | ©️ E. Parmentier/ULiège

Longtemps considérés comme silencieux, les requins pourraient ne pas l’être autant qu’on le pensait. Une équipe internationale de scientifiques - dont fait partie le Pr Éric Parmentier - vient de documenter des "clics" produits volontairement par une espèce de requin, l’émissole tachetée (Mustelus lenticulatus), à l’occasion d’une manipulation en captivité. Une découverte inédite qui pourrait bouleverser notre compréhension de la communication chez les élasmobranches.

C'

est une découverte qui pourrait bien bouleverser notre compréhension de la communication chez les requins. Pendant longtemps, ces prédateurs marins ont été considérés comme des créatures silencieuses, incapables de produire des sons de manière volontaire. Contrairement à de nombreux poissons osseux, les requins ne possèdent ni vessie natatoire – une poche d’air souvent impliquée dans la production de sons – ni squelette osseux, ni même de dents solidement ancrées. Autant de caractéristiques anatomiques qui semblaient les priver de toute capacité vocale.

Mais des chercheurs de l’Institut des Sciences Marines de l’Université d’Auckland, en collaboration avec l’Université de Liège, viennent remettre en question ce postulat. En observant une espèce de requin nommée émissole tachetée (Mustelus lenticulatus), ils ont enregistré pour la première fois des sons clairement émis en réponse à une manipulation. "Dix jeunes émissoles, capturées dans les eaux côtières de Nouvelle-Zélande et maintenues en captivité, ont toutes produit des clics courts et répétés lorsqu’elles étaient brièvement manipulées hors de leur bassin de repos, explique le Pr Eric Parmentier, biologiste marin à l'ULiège." En moyenne, chaque requin émettait neuf "clics" sur une période de vingt secondes. "Ces sons, enregistrés grâce à un hydrophone placé dans le bassin expérimental, se caractérisent par leur large bande de fréquence (allant jusqu’à 24 kHz) et une durée moyenne de 48 millisecondes. Certains "clics" étaient composés d’une impulsion unique, d’autres de deux impulsions successives. La puissance sonore des impulsions initiales dépassait souvent les 160 dB, un niveau suffisamment élevé pour être détecté même dans des conditions bruyantes." 

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Mais d’où proviennent ces sons ? Les analyses morphologiques, incluant des reconstructions 3D de la tête des requins à partir de scans micro-CT, n’ont révélé aucune structure spécialisée pour la production sonore. Cependant, les scientifiques ont mis en évidence une organisation particulière des dents de l'émissole tachetée  : des structures plates et imbriquées en mosaïque, typiques des espèces qui se nourrissent de crustacés et de mollusques à coquille dure. Ce type de dentition, appelée « pavimenteuse », pourrait permettre la production de sons par friction lorsque les mâchoires se contractent brusquement.

Ce mécanisme de stridulation, déjà observé chez certaines espèces de raies proches des requins, semble ici s’appliquer à l’émissole tachetée. Des "clics" similaires ont en effet été récemment enregistrés chez deux espèces de raies – la pastenague à queue de vache et la pastenague des mangroves – en réponse à l’approche de plongeurs.

Si la fonction exacte de ces clics reste à confirmer, les chercheurs émettent plusieurs hypothèses. Les sons pourraient faire partie d’une réponse de sursaut ou de détresse, comparable aux cris d’alerte émis par d'autres poissons lorsqu’ils sont capturés ou menacés. Ils pourraient également constituer un moyen de dissuasion face aux prédateurs. Toutefois, la majorité de l’énergie acoustique de ces clics dépasse la capacité auditive connue de l’émissole, ce qui rend peu probable une fonction de communication entre congénères – sauf si une partie des basses fréquences, plus discrètes, est perçue par l’animal.

Les scientifiques insistent sur le besoin d’études complémentaires pour vérifier si ces sons sont également produits dans le milieu naturel, et dans quels contextes comportementaux ils apparaissent. Car si cette production sonore s’avère plus fréquente qu’on ne le pensait, cela pourrait marquer un tournant dans l’étude de la communication acoustique chez les requins – un domaine encore largement inexploré.

Cette première observation d’une production sonore active chez un requin ouvre la voie à de nombreuses interrogations. Les clics de l’émissole sont-ils utilisés dans la nature pour interagir avec des congénères ou dissuader les prédateurs ? D’autres espèces de requins partagent-elles cette capacité ? Autant de questions que les chercheurs espèrent explorer dans de futures études. Une chose est sûre : les profondeurs marines n’ont pas fini de révéler leurs secrets sonores.

Référence scientifique

Nieder C., Parmentier E., Jeffs A.G., Radford C., Evidence of active sound production by a shark, R. Soc. Open Sci. 12: 242212,  2025

Contact

Eric Parmentier

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