Une publication dans Environmental Research Letters

Les solutions mises en œuvre pour tenter de sauver le climat pourraient asphyxier l’océan

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©️ Shutterstock

Une étude scientifique menée par le GEOMAR Helmholtz Centre for Ocean Research et à laquelle a participé Marilaure Grégoire de l'Université de Liège, démontre que certaines méthodes visant à améliorer l'absorption de CO2 par les océans pour faire face à la crise climatique pourraient considérablement exacerber leur désoxygénation. Leur impact potentiel sur l'oxygène marin doit donc être systématiquement pris en compte lors de l'évaluation de leur pertinence.

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lors que la lutte contre le changement climatique pousse à explorer des solutions toujours plus innovantes pour capter le dioxyde de carbone (CO₂), une nouvelle étude révèle une conséquence inattendue et préoccupante : certaines de ces méthodes pourraient fortement aggraver la perte d’oxygène dans les océans. Publiée dans la revue scientifique Environmental Research Letters, cette étude dirigée par le professeur Andreas Oschlies du centre de recherche GEOMAR (Allemagne) et à laquelle ont participé les membres du Réseau mondial sur l'oxygène de l'océan GO2NE - dont Marilaure Grégoire, Professeure de modélisation des systèmes marins (Laboratoire MAST) à l'ULiège - démontre que ce qui semble bénéfique pour le climat n’est pas nécessairement sans danger pour les océans.

"Depuis plusieurs décennies, les océans ont perdu environ 2 % de leur oxygène dissous, principalement en raison du réchauffement climatique, explique Andreas Oschlies. Ce phénomène, appelé désoxygénation, a des effets délétères sur la faune marine et menace l’équilibre des écosystèmes. À première vue, il serait logique de penser que réduire les émissions de CO2 ou retirer ce gaz de l’atmosphère pourrait aider à rétablir l’équilibre. Mais les résultats que nous avons obtenus nuancent sérieusement cette hypothèse."

Certaines méthodes plus nocives qu’utiles

Parmi les techniques de retrait du CO2 marin étudiées - appelées mCDR* - les plus problématiques sont celles fondées sur des processus biologiques : fertilisation océanique, culture et immersion massive d’algues, ou encore remontée artificielle d’eaux profondes riches en nutriments.

"Ces méthodes stimulent la croissance du phytoplancton ou des macroalgues, ce qui accroît l’absorption de CO2, reprend Marilaure Gregoire. Mais une fois la biomasse morte, sa décomposition consomme de grandes quantités d’oxygène dans les profondeurs marines. Résultat : une aggravation de la désoxygénation, jusqu’à 44 fois supérieure au bénéfice attendu en termes d’oxygène gagné par le ralentissement du réchauffement!"

Oxygen ocean mCDRmethods

Méthodes d'élimination du dioxyde de carbone marin (mCDR) et leur impact potentiel sur l'oxygène marin : les méthodes qui augmentent la production de biomasse océanique et entraînent par la suite une décomposition consommatrice d'oxygène pourraient provoquer une diminution significative de l'oxygène dissous. | © GEOMAR/Rita Erven

Des alternatives plus sûres

À l’inverse, les approches géochimiques, comme l’enrichissement en alcalinité des océans par ajout de minéraux, semblent avoir un impact négligeable sur l’oxygène. Une exception positive parmi les solutions biologiques est la culture d’algues récoltées (et non coulées), qui permettrait d’augmenter les niveaux d’oxygène dans l’océan, jusqu’à compenser les pertes accumulées depuis un siècle. Toutefois, ce procédé soulève d’autres questions, notamment sur la disponibilité des nutriments et les effets sur la biodiversité.

Comme recommandation les chercheurs appellent à inclure systématiquement la mesure de l’oxygène dans tous les projets expérimentaux ou opérationnels de mCDR. « L’océan est déjà soumis à de fortes pressions. Avant d’intervenir à grande échelle, nous devons nous assurer de ne pas aggraver la situation », alerte le professeur Oschlies.

Enjeux scientifiques et politiques

Cette étude s’inscrit dans un contexte où les États, comme l’Allemagne, comptent de plus en plus sur les technologies d’élimination du carbone pour atteindre la neutralité carbone d’ici 2050. Mais cette recherche met en évidence les dilemmes écologiques de ces stratégies technologiques. "Toute solution de captage de carbone océanique devra être évaluée non seulement sur sa capacité à retirer du CO₂, mais aussi sur son impact sur l’oxygène marin, une ressource vitale pour la vie sous-marine, conclut Marilaure Grégoire".

La commission intergouvernementale de l’UNESCO organise ce 30 juin 2025 une journée scientifique sur l’océan et les solutions pour lutter contre le changement climatique.  Andreas Oschlies et Marilaure Grégoire présenteront les résultats de cette étude ainsi que les recommandations scientifiques pour la mise en place de solutions de réoxygénation des océans.  En savoir +


* Les méthodes mCDR (marine Carbon Dioxide Removal) ou élimination du dioxyde de carbone marin est une méthode visant à retirer activement du CO₂ de l’atmosphère en utilisant l’océan comme support ou réservoir.

Référence scientifique

Oschlies A., Slomp C. P., Altieri A. H., Gallo N. D., Gregoire M., Isensee K., Levin L. A., & Wu J., Potential impacts of marine carbon dioxide removal on ocean oxygen, June 2025, Environmental Research Letters. Cette publication est disponible en open access

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Marilaure Grégoire

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