Reproduire la morsure des anciens prédateurs marins
Une équipe internationale de chercheurs, dirigée par le laboratoire EDDy (Evolution & Diversity Dynamics ) de l'Université de Liège, a étudié les capacités de morsure de reptiles marins prédateurs disparus, révélant comment ces redoutables prédateurs pouvaient coexister au sein d'un même écosystème. Ces travaux, publiés dans la revue Palaeontology, apportent un éclairage nouveau sur les stratégies de chasse de ces prédateurs qui dominaient les mers à l'ère des dinosaures.
C
omment reconstituer les stratégies de chasse de prédateurs disparus ? Une équipe pluridisciplinaire de paléontologues, de biologistes et d’ingénieurs de l’ULiège apporte une réponse à cette question. En combinant des données paléontologiques à des modélisations 3D et des simulations d’ingénierie de pointe, l’équipe a recréé le comportement de morsure de prédateurs marins peuplant la vaste mer qui recouvrait l’Amérique du Nord il y a environ 80 millions d’années.
« Chaque écosystème, même sous-marin, dispose de ressources alimentaires limitées pour les prédateurs », explique Francesco Della Giustina, paléontologue et doctorant du EDDy Lab . « La présence simultanée et sur une longue période de temps de plusieurs grands prédateurs en Amérique du Nord au Crétacé suggère qu'ils occupaient des rôles écologiques subtilement différents, ciblant différents types de proies plutôt que de se faire concurrence directement. Si les paléontologues ont depuis longtemps formulé de telles hypothèses, les nouvelles technologies nous permettent désormais de les tester quantitativement. »
L'équipe de recherche a créé des modèles 3D des crânes et des mandibules de reptiles marins cohabitant cette ancienne mer : les plésiosaures et les mosasaures. La musculature crânienne de chaque espèce a été reconstituée et la force de chaque muscle impliqué dans la fermeture de la mâchoire a été estimée. L'équipe a ensuite appliqué une méthode de calcul issue de l'ingénierie, appelée analyse par éléments finis, afin de simuler les contraintes et les déformations osseuses lors de la morsure dans des conditions réalistes. Les chercheurs ont ainsi pu observer le comportement mécanique des mâchoires chez de nombreuses espèces différentes. L'équipe a identifié des différences marquées dans les performances de morsure entre ces espèces prédatrices, différences qui traduisent des capacités distinctes et, par conséquent, probablement des comportements distincts. Certaines espèces occupaient vraisemblablement une niche de superprédateurs (se nourrissant de presque tous les autres éléments de la chaîne alimentaire), tandis que d'autres semblent spécialisées dans la consommation de proies petites, molles et agiles, comme des petits poissons ou certains céphalopodes (par exemple, les calmars).
« L’étude mécanique du crâne apporte des informations essentielles sur le rôle écologique de ces animaux », ajoute Francesco Della Giustina. « Nous pouvons désormais tester, dans un environnement virtuel, des comportements qui resteraient autrement inaccessibles dans les archives fossiles. Cela ouvre de nouvelles perspectives sur la façon dont ces prédateurs vivaient, interagissaient et ont évolué. »
Autrement dit, en combinant les fossiles aux technologies modernes, les chercheurs commencent à reconstituer le fonctionnement de ces animaux anciens en tant qu'organismes vivants, ce qui nous rapproche plus que jamais de la compréhension de la vie dans les océans préhistoriques.
Référence scientifique
Della Giustina, F., Gaudichon, V. F., Boman, R., Chatar, N., MacLaren, J. A. & Fischer, V. 2026. Distinct feeding biomechanics in Late Cretaceous marine reptiles from the Western Interior Seaway. Palaeontology 69 (2): e 70051. doi.org/10.1111/pala.70051
